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29.02.2008

Les semailles et les moissons

Expatriée. C'est comme ça que je me sens en ce moment. Ici et d'ailleurs. Avec bonheur...

Recevoir

Recevoir mes premiers visiteurs bretons. Moments intenses de partages, de découvertes... Se chercher avec une note d'anxiété, se retrouver, ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait d'autres. Re-faire connaissance et s'apprécier d'autant mieux.

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Passer un dimanche au bord de l'eau, sur ma plage idéale, au pied de l'eucalyptus centenaire, entourée d'enfants, de chiens, d'hommes et de femmes, qui se partagent oursins, grillades et rasades de vin, rires, cris et larmes sur le plus beau de tous les tangos du monde, susurré par Tino Rossi et repris en choeur par tous, jeunes ou vieux ... Fermer les yeux, sourire aux émotions, sentir la main de mon homme passer sur mes cheveux pour apaiser la tempête sous mon crâne... Repenser à "Marius et Jeannette" et comprendre enfin qu'on tient là l'essence de la vie.


Recevoir l'amour et le soutien des gens qu'on aime ou qu'on estime. En toute simplicité et savourer...

Semer

Mettre les doigts dans la terre brune et odorante, semer ses laitues perpétuelles et ses radis ronds parsemés de jonquilles et de primevères pour la couleur, planter ses aromates, arroser et regarder pousser... Embellir son petit jardin, baigné du soleil du matin, qui fait du moindre brunch un moment de fête...

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Retrouver les vertus de la patience, laisser le temps au temps et faire confiance à l'avenir.

Accepter la leçon du printemps, qui revient chaque année, pour nous prouver que la nature suit son rythme imperturbablement, que demain il fera jour quoiqu'il arrive, et que chaque aube est juste une promesse de bonheur.

Continuer à semer pour cultiver l'avenir à sa propre mesure.

Douter

Se lever un matin sans l'envie habituelle, écrasée de fatigue. Accomplir son travail de façon mécanique, comme un petit robot qui sait qu'il ne trouvera pas son plaisir dans cet abattage qui est notre quotidien en ce moment, parce tous nos lits sont enfin pleins. Zapper les pauses, les petits "bonus" avec les patients, s'accrocher désespérément à mes faibles connaissances car je n'ai pas de routine encore, serrer les dents pour aligner ses 10 heures d'affilée sans broncher, parce que c'est le prix de l'apprentissage.

Se dire "Merde ! tout ça pour ça !" Trois putains d'années d'étude pour laver des culs, comme par hasard merdeux, à la chaine ! Repenser à sa mère, qui l'avait bien dit... Être lassée au bout de deux mois ! Mon record !

Et puis, le sourire d'un patient, les conseils d'une collègue plus confirmée, un peu de repos et de footing... Et puis le spectacle merveilleux de ce pays qui accueille mes premiers pas de professionnelle...

Et décider d'accepter de prendre le temps d'apprendre.

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Ce n'est pas moi qui ai fait les voyages,

C'est les voyages qui m'ont fait.

Entre passeur et passages,

c'est le métier qui me plaît...

Bernard Lavilliers

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

13.02.2008

Fantaisies corses...

06b250343fd418bca1bea8b53616abf1.jpgSoleil fluorescent qui brasille sur une mer de plomb en cette veille de Saint-Valentin...

Je me réveille doucement en cette journée de coupure, après une soirée pizzas-copines un peu arrosée... au rosé. Et oui, j'essaie de m'y mettre. Mais mon estomac n'est pas convaincu. Ouille ! Ma nuque est raide comme la justice divine... Ca fait deux nuits que j'ai un sommeil de libellule pour cause d'astreinte. Et bien sûr le seul appel a été à 7h59 ( je rends la ligne à 8h) !

Valentine

Je me suis offert une petite fantaisie hier. Et oui, Poki, je me corsifie ! J'ai déliré avec ma complice de beauté : épilation semi-intégrale en forme de... coeur ! Je confirme aux filles qui voudraient le savoir : et oui, ça pique les yeux quand on épile dans certains passages délicats. Mais je pense qu'en sensations, après, ça doit valoir vraiment le coup. J'ai hâte de tester ! Vive l'amour et les amoureux !

L'enfer du devoir

Il me fallait bien cette petite légèreté pour digérer mes quatre journées de boulot infernales. La tournée s'est encore alourdie. Nous avons 10 patients à faire en 4h30 ! Dont trois très lourds au physique comme au moral. Avant-hier, je me suis fait molester et mordre par l'un d'eux. Heureusement, ses dents ont agrippé le bout de mon gant, qui a cédé. Chez lui, c'est Beyrouth tous les soirs... (et encore, il parait que c'est 10 fois pire le matin !). J'ai craqué et haussé le ton pour lui expliquer que je n'acceptais pas son comportement. Sans pouvoir m'empêcher de culpabiliser.

Car voilà ce qui me perturbe en ce moment : je suis en train d'affiner ma place. Après l'euphorie des deux premiers mois où j'étais toute entière dévouée à la découverte, ma prise de repères, aux soins purs, j'approfondis ma pratique. Je me consacre plus aux soins indirects (dans notre jargon, cela désigne la gestion administrative et les relations interprofessionnelles).

Têtes de Maures !

Après deux ou trois buggs avec des patients, je perçois maintenant quelques spécificités du caractère local. On m'avait mise en garde contre les têtes de Corse. Susceptibilité à fleur de peau, orgueil, mauvaise fois... Le plus gentil des patients peut devenir un monstre d'un jour à l'autre. Sans protection, le soignant en prend plein la tête. Mes collègues y sont tous passés.

Alors je réajuste, j'essaie de trouver la bonne distance petit à petit. M'imposer sans heurter la sensibilité de l'interlocuteur. Pour cela, je dois mesurer très précisément les limites de mon intervention, être au clair sur mes droits, mes devoirs, mon éthique, mes gestes et être étayée par un consensus d'équipe qui n'existe pas toujours dans notre structure. En un mot savoir ce que je fais et pourquoi à tout instant... 

Les anges en blouses blanches

Dans le grand public aujourd'hui encore, l'infirmière renvoie à des notions de "foi", de "sacerdoce". Nous sommes "gentilles". Tout cela est certainement un peu vrai. Mais avant tout, nous devons sans arrêt lutter pour défendre cette infime frontière entre la gentillesse et la soumission absolue. Etre gentil, ne veut pas dire tout accepter !

Un patient hier soir me disait  : "une infirmière, ça n'a pas le droit de  s'énerver !". Bien évidemment, une professionnelle ne doit pas perdre le contrôle de ses nerfs. Mais je pense qu'elle a le droit d'avoir ses humeurs, elle aussi. Et que recadrer un patient, surtout dans un contexte de chronicité, peut être vital pour assurer la qualité du soin à long terme. Amen !

Qui a dit qu'infirmière n'était pas un métier intellectuel ? Tous ces passionnants questionnements m'éreintent. Mais j'apprécie à sa juste valeur ma capacité à recevoir toute cette agressivité, cette violence sans me démonter. Ce genre de situation, il y a quelques temps, m'aurait anéantie. Là, j'essaie juste de me repositionner en douceur, pour ne perdre ni ma foi, ni mon âme,ni mon... angélisme.

10.02.2008

LE PRIX A PAYER

Voilà, autant vous l'avouer, et surtout à moi même qui me cache souvent derrière mon petit doigt, la semaine a été rude. Tout le monde me l'avait dit : "méfie toi du contrecoup !". Ben voilà, c'est fait. J'ai eu mon corsica blues...

Fatigue physique, perte de repère, irritabilité, manque de ressort, ruminations, mal aux tripes... Je savais qu'à mon retour du continent, même si le voyage était court, les choses ne seraient plus comme avant. Mais je ne savais pas quoi et comment. Maintenant je sais : ayant brûlé mes vaisseaux, plus de retour en arrière possible ! Et je mesure brutalement l'ampleur de ma décision, avec une sorte de vertige admiratif et craintif à la fois. Je suis arrivée là par la force de ma volonté, qui est immense, dans une euphorie totale. C'est l'heure maintenant de poser tranquillement les choses, de continuer ce tri commençé lors du grand déballage à Saint-Servan. Ce que je garde, ce que je jette, ce que je recycle. Tout passe au crible : mes amis, mon engagement professionnel, mes nouvelles relations, mon projet d'avenir immédiat, mes vieux réflexes de protection, mes positionnements... Quelques jours de maturation où toute cette chimie bouillonne en moi et me paralyse d'angoisse. Je fais la salamandre, pétrifiée par l'ampleur de ma tâche et le peu d'énergie dont je dispose pour y faire face.

L'homme qui accompagne mes premiers pas dans cette nouvelle vie me regarde, comme le lion au bord du marigot assiste aux soubresauts de la petite souris qui se noie dans deux gouttes d'eau... Il sent, il sait mais pourtant ne dit rien. Il se contente d'être présent. Et je le remercie intérieurement parce c'est ce qu'il peut faire de mieux. Car nous savons l'un et l'autre que fondamentalement nous ne pouvons rien l'un pour l'autre, ni aucun autre d'ailleurs. Juste accompagner par de la tendresse et de la considération. J'ai enfin admis que le bonheur est une chose qui se partage, pas qui se donne, comme je l'ai longtemps cru. Il relève de notre responsabilité intrinsèque. A chacun de nous de le cultiver dans notre for intérieur. Et non pas attendre d'un autre, quel qu'il soit, qu'il nous apporte... tout !

Et comme je me plains, sans cesse, de me sentir nulle, de n'en plus pouvoir de porter encore et toujours, mes valises, mes meubles, mes cartons, mes patients et les problèmes des autres, il me braque de son regard azur et m'assène: "ma chérie, c'est le prix à payer pour ton installation en Corse. Basta !" Bec cloué, je m'endors pensive et encore cernée de fantômes et de rêves épuisants.

Au réveil, sous un soleil bleu de lumière, toujours silencieuse, je décide de mettre un terme à cette une semaine d'atermoiements. Malgré ma fatique, je fais appel à ma recette favorite, celle qui m'a permis de me structurer et d'arriver au bout du bout de mon projet de reconversion. Je chausse mes running shoes en chantilly, et je descends vers cette plage qui m'appelle. Retrouver le plaisir concret du contact de la semelle avec le sol; le rythme du souffle qui se cale peu à peu. Ecouter les battements du coeur en écho de l'impact des pieds avec la terre, solide et rassurante... Reprendre ses marques dans l'univers qui nous entoure, en puiser la bonne énergie, sentir le fil de la pensée qui petit à petit se fuidifie, s'organise... je peux enfin, trier, nettoyer, évacuer et assumer.

Sentir l'eucalyptus qui chauffe sous ce ciel radieux. Surprendre au détour d'une crique des pêcheurs du dimanche attablés autour d'un verre de rosé, croiser d'autres coureurs (peu amènes par rapport aux coureurs malouins toujours enclins à saluer et sourire !). Lever les yeux vers le sommet des montagnes roses. Arriver à l'objectif qu'on s'était fixé (la propriété de feu Tino Rossi ce matin) et se sentir vivante. Et apaisée.

Au retour, je m'égare à fouler la poussière grise qui sable la plage. En guise d'étirements, j'escalade les rochers de granit avec une joie de petite fille, telle la chèvre de monsieur Seguin qui court après une liberté dont elle est si profondément amoureuse qu'elle en oublie parfois, qu'il y a un prix à payer...

 

05.02.2008

GROSSE FATIGUE !

1be22efd2ff532f66dc0bfa60c545d2d.jpgVoilà, c'est fait ! 72 heures sur le continent pour faire le tri. Mettre 15 ans de ma vie malouine dans des boites à archives en carton. Y ranger mes premiers métiers, mes liens de mariage rompus, mes amis, mes joies et mes peines... Rude boulot en si peu de temps. Plus rude que je ne l'imaginais.

Puis choisir ce qui sera indispensable dans ce qui reste pour ma nouvelle vie. Le défi ? Tout tiendra dans 1m3. La voilà bien, l'aventurière, la no-material girl... Les objets en soi ont peu d'importance. Leur seule valeur est sentimentale ou affective.

Je sème à gauche, à droite selon mon habitude vitale de laisser ma trace, encore et toujours. Un miroir pour Myriam, l'autre pour Nadia, mes roses adorées pour Marie, ma table chez Ju, le canapé chez Xav et stef, la déco chez Anne-laure, Asy...

Exercice accompli dans une sorte d'allégresse et d'urgence. Ma beauté d'île - que j'ai quitté en larmes, à peine réconfortée par la sollicitude du steward qui m'a abreuvée de thé et de cookies - me manque cruellement. Je mc440af5b8ceb601cc1fe6aa6139c266e.jpge sens déracinée sur cette terre bretonne qui fut mienne, et qui m'accueille sous une pluie battante et dans la boue. Pour être sûre que je ne regrette pas mon choix ?

Les amis présents à mes côtés se comptent à peine sur les doigts de mes deux mains. D'autres m'assurent de leur soutien via les ondes téléphoniques. Chacun apporte sa pierre à ce fragile édifice et son amour pour me donner des forces.

Retour à la réalité

Après un atterrissage tardif vendredi, je reprends le collier samedi pour trois jours de folie. Décalée, troublée... La tournée s'est alourdie de soins palliatifs pendant ma courte absence. Enchaîner 14h/22h sans faillir. Se concentrer, donner le meilleur... Trois décès, une hospitalisation d'urgence... Me sentir professionnelle malgré tout. Accueillir le Samu comme si j'avais fait sa toute ma vie, soutenir les familles dans la souffrance de leur deuil...

Mourir à domicile, l'idée est généreuse. Mais les proches sont-ils prêts à recueillir le dernier souffle et les brutales dégradations corporelles qu'il provoque ? Notre société a une image proprette de la mort : du beau gisant qui repose, maquillé, habillé, détendu. Pas d'un corps cueilli en plein vol par la faucheuse, qui se vide de ses liquides brutalement, sent, se décompose... A nous de trouver les mots justes pour réconforter, les gestes appropriés : enserrer la main du veuf de mes deux paumes, caresser l'épaule de la fille éplorée. Et lutter contre ses propres émotions, face à l'inéluctabilité de notre propre fin.

Autre émotion, le nouveau patient que l'équipe attendait avec appréhension. Diagnostic: Etat végétatif. Histoire de vie : Jeune, beau, riche, intelligent... Histoire de la maladie: Un brutal défaut d'oxygénation du cerveau (cause inconnue) en a fait une statue de pierre, 35 kilos tout mouillé, jambes arqueboutées , bras recroquevillés comme des ailes de caille... Croiser son regard écarquillé la première fois retourne les tripes. Où en est-il ? Où est-il ? De notre monde, de l'autre ? De quel autre ? Nous entend-t-il ? Nous voit-il ?

Le choc passé, je retrouve instantanément mes réflexes acquis en réanimation. Protection ? 

Parler, sourire, toucher, expliquer tout ce qu'on est en train de faire avec une tension interne extrême. Chaque millième de détail a son importance. Chez tous les patients, bien sûr. Mais dans ces cas-là encore plus. Deviner la moindre souffrance, guetter le moindre signe d'évolution, de dégradation, assurer à tous prix l'intégrité de ses téguments, maintenir en l'état voire améliorer ce qui peut l'être... Essayer d'instaurer une communication. Car il me semble quand je le salue que sa pupille gauche se dilate de quelques microns... Il me fixe, tourne les yeux au son de nos voix... Il réagit à certains soins en grognant, gémissant. Rien de plus. Mais nous y voyons tous le souffle d'humanité qui nous permet d'être meilleurs soignants.

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Et repartir vers d'autres foyers, la nuque tendue par la fatigue et le poids de l'angoisse qui a mis le chaos dans cette famille, du coup tellement présente et entravante pour nous. Et terminer mes trois journées par ma première nuit d'astreinte. Dormir d'un oeil, le téléphone, le classeur et le jean sous la main. Pouvoir réagir très vite de façon appropriée, même en plein sommeil. L'idée me plaît, m'excite. J'aime l'urgence et ses contraintes qui aplani tout les temps morts, les hésitations et soude les équipes dans un même objectif. Mais là ! Seule. Un petit doute en moi. Pourtant, je me suis vu réagir sans même y réfléchir dans bien des circonstances depuis deux mois. Je sais que je suis capable. Au fond !

Et puis 8 heures arrive. La délivrance. S'étirer sous ma couette face à cette baie inondée d'un soleil puissant qui noircit la mer démontée, qui a battu les rochers toute la nuit sous mes pieds. Bonheur ! Ne rien faire. Savourer. Foncer sur ce clavier pour vous y laisser mes fantômes et profiter de mes deux jours de liberté. Sans horaires, ni contraintes. Posée là, dans cette nouvelle vie qui désormais n'a plus de retour en arrière possible. Avancer, construire... Tout ce que j'aime.

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